vendredi 11 avril 2014

24h de la vie d'une prof


Ce matin, quand je me suis réveillée, j'étais devenue une grosse punaise, alors j'ai pas pu sortir de mon lit pour aller travailler. 

C'est ce que j'aurais dû expliquer au CPE ce matin au téléphone.
Au lieu de ça, je lui ai dit que je m'étais coincé le dos.
Ce qui n'est pas complètement faux, j'ai en effet la nuque très raide, mais bon, la vraie vérité c'est que ce matin, quand je me suis réveillée, j'ai eu trop envie de crever à l'idée d'aller travailler.
Je sais, c'est mal. 
Je suis de ces profs qui se font porter pâles pour faire la grasse matinée.
Et qui peuvent se le permettre parce qu'ils ont la sécurité de l'emploi.
Ceux dont on parle dans les journaux. Ceux sur qui tout le monde gueule. 

J'aurais pu y aller, bien sûr. Si je m'étais forcée.
Si je savais que je risquais de perdre mon gagne-pain, je l'aurais fait, bien sûr. 
Je me serais forcée. 
Au lieu de ça, je me suis offert le luxe de m'écouter.
Parce que je suis épuisée. J'ai les nerfs épuisés.
Encore. 

C'est les vacances demain, pourtant, j'aurais pu faire un effort, mais rien à faire, ce matin, en me réveillant, j'avais huit ans, et je voulais pas y aller. 
Ca fait plusieurs jours que je dors mal, que j'ai des maux de tête, que je fais la sieste sans arrêt. L'autre jour j'ai même - scoop - été courir pour me détendre. 
Bref, je suis épuisée. A cran et épuisée.

Avant hier, une connaissance m'a contactée sur Facebook pour me dire que son mec, chercheur en biologie ("Chercheur mais pas trouveur, lol" m'a t-elle écrit) (connasse) était selon elle au bord du burn out, et que donc il envisageait une reconversion dans l'enseignement. Pas en bio, en maths, parce qu'en maths il a plus de chances d'avoir un poste, et que "ça lui conviendrait parfaitement parce qu'il aime les maths et qu'il est pédagogue".
Je lui ai immédiatement répondu que je n'étais pas convaincue que commencer une carrière de prof soit la solution idéale pour un mec en burn out.
Par ailleurs, il ne suffit malheureusement pas d'aimer les maths et d'être pédagogue pour être un bon prof. Etre prof, c'est un métier. Un vrai métier. 
Ca me fait penser à ces gens qui me demandent de leur refiler des plans de traduction parce qu'eux aussi ils "parlent pas mal anglais", ou à ces gens qui me disent qu'ils ne comprennent pas en quoi c'est compliqué de traduire : "Ben quoi tu lis, tu comprends, tu traduis, il est où le problème ?" 
Déjà que moi, qui ai étudié l'anglais et son fonctionnement dans le détail et ai fait deux heures de thème et de version chaque semaine pendant des années, je mets parfois des heures à traduire une seule page, je ne sais pas comment leur expliquer qu'il ne suffit pas d'avoir eu 15 au bac pour devenir traducteur. 
Par ailleurs, elle voulait aussi que je la renseigne sur les aides disponibles pour les gens qui voulaient passer le CAPES, parce que "il y a forcément des financements pour les gens qui veulent se former pour un métier qui recrute". Euh... Hahahahaha.


Mais reprenons.
Le métier de prof, donc.
Avant hier, il y a une jeune nana qui est arrivée pour remplacer une prof absente (parce qu'en burn out, justement) pour minimum un mois. 
Elle n'a pas encore son CAPES, elle n'a jamais enseigné, elle était en panique.
On m'a demandé de la briefer, et, avec une collègue, on a pris une heure pour essayer de lui expliquer tout ce qu'elle devait savoir : je crois qu'à la fin de cette heure, elle était encore plus au bord des larmes qu'en arrivant.
C'est qu'après lui avoir montré comment se repérer dans le collège, comment se connecter à Pronote, comment faire l'appel sur Pronote à chaque début d'heure de cours, comment utiliser la photocopieuse et où était son casier, on est passé à l'essentiel, à savoir comment survivre.
La prof de français : "Alors, comment t'expliquer ? Essaye de t'imaginer le stéréotype de la prof atroce, genre la grosse connasse psychorigide. Ouais ? Tu vois ? Ben faut que tu sois encore pire". 
(Ca m'a rappelé ce qu'on nous disait à l'IUFM : "Ne souriez pas avant Noël, et surtout, surtout, ne tournez jamais le dos à vos élèves : apprenez à écrire au tableau sans regarder ce que vous écrivez, en restant face à la classe"). 
On lui a montré comment se faire respecter, comment gérer les élèves chiants, comment les exclure, où les envoyer, comment remplir le petit papier rose pour les exclusions, comment et où les coller, où trouver leur emploi du temps pour savoir quand les coller, où trouver le numéro de leurs parents, à qui s'adresser si ça dégénère, ce genre de choses. On lui a dit tout ça parce qu'on sait que c'est surtout ça qu'il faut qu'elle sache. On ne peut pas vraiment lui expliquer comment faire son cours. Quoiqu'on lui a quand même dit : ne va pas trop vite, ne pars pas du principe que c'est maîtrisé sous prétexte que tu l'as dit une fois, ne pars jamais du principe qu'ils savent et que c'est pas la peine de leur expliquer, et ne sois surtout pas trop ambitieuse : c'est l'erreur de tous les jeunes profs qui s'imaginent que leurs élèves fonctionnent comme eux au même âge. Ce n'est pas le cas. Si ton cours est trop difficile et que tu mets les élèves en échec, ils vont décrocher et te le reprocher. Vas-y pas à pas, valorise les, mets les en confiance, sinon ils ne suivront jamais. 
La pauvre. Elle en tremblait. (Et je la comprends).

Une petite illustration pour tous les futurs enseignants ou pour ceux qui envisagent de le devenir :

24h de la vie d'une prof
(Ma journée d'hier)

6h45 
Le réveil sonne, je me lève, je petit-déjeune dans mon lit en écoutant les infos à la radio, je me douche, je pars prendre le RER.

8h15
J'arrive au collège, je monte direct dans ma salle, j'allume mon ordinateur, je me connecte à Pronote, je cale la page sur la classe que j'ai en première heure pour faire l'appel quand ils arrivent, et je prépare les images que j'ai prévu de projeter au tableau pour ne pas perdre de temps en début d'heure.
Il me reste cinq minutes avant que ça sonne : je passe en salle des profs pour faire des photocopies de dernière minute et me faire un café que je n'aurai pas le temps de boire : y a trop de queue à la machine à café, plus de café dans la machine, le temps d'en remettre ça a sonné, alors j'ai le temps de me servir mais c'est trop chaud, je me brûle la langue, deux gorgées et je descends chercher les élèves en vitesse dans la cour.


Bonjour les enfants.

8h30
Début de la première heure. Je me poste devant ma porte, je les fais se mettre en rang, je demande le silence, puis je les fais rentrer un par un en disant "Good morning" à tout le monde. Ils me disent "Good morning", mais ça chahute pas mal, je suis obligée d'en reprendre deux trois dans le couloir avant de les laisser entrer. J'entre à mon tour, je me poste à mon bureau, et là on est partis pour l'éternel rituel de chaque début d'heure, celui où je me bats pour qu'ils se taisent, arrêtent de regarder par la fenêtre, aillent à leur place, s'asseoient, enlèvent leurs blousons, sortent leurs affaires, leurs carnets de correspondance, et se préparent à travailler. 
On est censés ne parler qu'anglais, mais ça y est, les questions fusent, sans lever la main, "Madame vous avez les contrôles ?", "Madame vous avez les contrôles ?". Je les rappelle à l'ordre. "Don't speak French. Wait a minute. Get ready". Dix fois de suite, jusqu'à ce que j'aie le silence et l'attention de tout le monde et qu'on puisse commencer le cours. Cours que je vais passer à faire la police : parce que la moitié de la classe participe mais les autres ne foutent rien, voire font les cons vu qu'ils se disent que la première moitié gère à leur place. 
Discipline forever : je dois arrêter mon cours pour dire de se taire à ceux qui chahutent dans le fond, sauf que du coup ceux de devant en profitent pour papoter à leur tour, et j'ai pas des yeux partout, c'est épuisant. Et dès que tu dis à un élève de se taire il se met à crier à l'injustice parce que "Ouais eux aussi ils parlent là-bas mais eux vous leur dites rien !!" et rhhhaaa, t'as déjà perdu quelques minutes. Et ils ont des exercices à faire donc tu passes dans les rangs, y en a plein qui ont pas leur cahier et donc pas la feuille pour faire l'exercice, donc tu fouilles dans tes papiers pour voir si t'en as encore en rab. Si t'en as pas faut envoyer un élève en salle des profs faire des photocopies, du coup ils veulent tous y aller, ils lèvent la main comme des dingues en disant "moi madame, moi madame !!", tu dois en choisir un, remplir pour lui un petit "papier de circulation", écrire un mot au prof qui va le recevoir avec ton code pour la photocopieuse et le nombre de photocopies que tu veux, bref tu perds encore deux minute. Pendant qu'un élève va faire des photocopies tu donnes des feuilles de papier vierge à ceux qui ont rien pour noter leur leçon, puis tu dois noter dans ton carnet qu'ils ont pas leur cahier pour garder une trace (certains ont perdu leur cahier il y a deux mois et refusent d'en racheter un, d'autres en ont un seul pour toutes les matières, la plupart des cahiers ont la couverture arrachée, les feuilles sont entassées dedans, racornies, pas collées, les cahiers ne ressemblent à rien, les leçons sont mal notées, pleines de fautes, quand tu les vois ça te déprime). Ceux qui ont fini l'exercice les premiers lèvent tous la main pour que tu viennes les corriger, mais tu dis "On va corriger bientôt tous ensemble", sauf qu'ils veulent que tu t'intéresses à eux, donc ils insistent, ils boudent, et pendant ce temps là y en a d'autres qui se mettent à faire les cons, et puis y a des colles et des tipex qui volent d'un élève à l'autre parce que personne n'a jamais ses affaires, et tu leur dis de ne pas lancer, mais rien à faire, Ilayda se prend un bâton de colle dans la tronche, donc tu gueules, tu prends le carnet de celui qui a lancé, qui du coup fait une crise, et du coup tu perds du temps sur la correction, et ça va bientôt sonner, et là Sarah se met à chanter, et Sofiane veut savoir quand on corrige, et Noah te demande si t'as un crayon, et Youenn veut que tu lui passes la poubelle, tout ça en français parce que ça y est t'es débordée t'en es plus à imposer l'anglais, et rhaaa, vous allez les fermer vos gueules j'en peux plus !! Et enfin tu fais la correction, en t'arrêtant régulièrement pour avoir le silence, pour vérifier que tout le monde note, pour reprendre les erreurs, t'assurer que tout le monde écoute ton explication, et puis ça sonne, ils doivent remplir leurs feuilles de participation (une note sur 4 par cours, ça fait une note sur 20 tous les 5 cours), donc ils les remplissent à la va-vite avant de partir comme des éléphants, et y a celui dont tu as le carnet qui reste pour le réclamer : t'écris un mot dedans pendant qu'il peste, puis tu dois lui faire un mot pour expliquer son retard au cours suivant, et tu dois noter dans ton agenda que tu devras vérifier qu'il a fait signer son mot, et tu dois encore ramasser les feuilles de participation sur les tables avant d'accueillir la classe d'après qui commence déjà à s'exciter dans le couloir.

Bon, euh, on se calme maintenant, hein.
Gentils petits.

9h30  
Rebelotte. Exactement la même histoire. Sauf que cette fois-ci tu colles Myriam pour bavardages, parce que tu l'as déjà reprise deux fois dans le premier quart d'heure du cours, qu'elle continue pourtant, qu'elle parle fort, qu'elle ricane, que c'est comme ça depuis une semaine et que t'en as ras le bol. Elle refuse de te donner son carnet, tu lui dis qu'elle devrait te le donner au lieu d'envenimer les choses, elle te dit que tu peux bien écrire un rapport si tu veux elle s'en "bat les couilles", tu prends son carnet, elle te dit que de toute façon ton heure de colle elle la fera pas, tu lui dis qu'à ce rythme là non seulement tu vas la coller mais tu vas écrire un rapport et appeler ses parents, elle te rit au nez en te disant que "Non mais vous croyez quoi, allez-y ils vont rien me faire, hein", et tu reprends ton cours sauf que comme elle continue à faire la conne tu la vires (elle se lève comme un reine en disant "avec plaisir !!"), et donc tu perds encore du temps pour remplir un papier pour l'envoyer chez le CPE, lui trouver du boulot à faire sinon après le CPE va t'engueuler, trouver un autre élève pour l'accompagner, puis tu peux enfin reprendre ton cours, et tout se passe bien pendant la demi-heure restante, pfiou. Sauf que :
- tu dois aussi reprendre Nawel un certain nombre de fois parce qu'on étudie les pays de l'UE pour le cours sur les comparatifs et les superlatifs - prétexte pour faire un peu de géographie (Célia : "Le Portugal c'est à côté de l'Espagne ??!") - et que Nawel n'arrête pas de se plaindre que t'as oublié l'Algérie ("L'Algérie n'est pas en Europe, Nawel"), s'exclame en français à la première occasion que l'Algérie est le plus beau pays du monde, puis interpelle la classe à voix haute pour leur demander : "Qui a ses papiers français ici ?!" : les autres la regardent interdits, une fille lui dit "Ben tout le monde", et Nawel répond, fière, goguenarde : "Ben pas moi, hein !". Les autres la regardent un peu consternés. (Nawel a évidemment ses papiers).
- et que bien sûr y a deux minutes où tu dois expliquer - encore - aux élèves que non, ils ne peuvent pas lever la main en plein cours et 1) t'interpeller à voix haute sans attendre que tu les interroges sous prétexte qu'ils ont la main levée, 2) le faire pour te demander ce que ça veut dire "Modern Warfare" alors que tu es en plein cours sur les superlatifs.

Tu ranges cette tête de Barbie sur ton doigt et après je t'interroge, ok ?

10h20 
C'est la récré : Myriam revient récupérer son carnet, elle te dit que ça sert à rien de lui mettre l'heure de colle vu qu'elle la fera pas, te tutoies en te disant qu'elle a rien fait du tout mais que bon si tu veux faire ta crise et la coller grand bien te fasse. Toi tu restes ferme, et tu prends sur toi tout du long pour garder ton calme parce qu'il ne faut jamais avoir l'air de perdre ses moyens, sauf que quand elle ressort t'es quand même affectée. En plus, avec tout ça, t'as loupé ta récré. T'as tout juste le temps d'aller en salle des profs pour que le prof d'allemand et le prof de français te sautent dessus pour te parler des deux élèves dont tu es prof principale qui viennent seulement de revenir de leur semaine d'exclusion et recommencent à foutre la merde et que ça ne peut plus durer, tu dois faire quelque chose). T'as pas eu ta pause, mais heureusement t'as une heure de trou avant de reprendre.


10h40
T'as une heure de trou avant le cours suivant. Tu te fais enfin un café. Puis tu écris un rapport sur ce qu'il vient de se passer avec Myriam parce qu'il faut toujours écrire les rapports le jour même, et tu le photocopies pour le remettre à la prof principale, au CPE et au principal adjoint. Tu va voir le principal adjoint, tu lui expliques ce qu'il s'est passé, tu apprends que Myriam est livrée à elle même, que ses parents sont retournés au pays et qu'elle est seule avec son grand frère qui vit sa vie, ce qui explique qu'elle fasse n'importe quoi, qu'elle n'ait pas ses affaires et qu'elle n'ait pas peur qu'on appelle ses parents. D'ailleurs, le numéro qu'on a pour ses parents n'est plus attribué. 
Je parle aussi au principal adjoint de mes deux élèves revenus de leur semaine d'exclusion et il m'explique que c'est normal, qu'ils ne vont pas changer du jour au lendemain, qu'ils sont comme des alcooliques prêts à replonger sans arrêt et que je dois faire le point avec eux deux fois par semaine pour leur tenir la main (et non pas leur mettre mon poing dans la gueule) comme une tutrice de réunion AA qui les encourage et les soutient. Ah. Bon. Ok. 
Je retourne en salle des profs, je dois aussi appeler les parents de Paul pour les deux heures de colle qu'il a séchées et l'élève qu'il a frappé dans mon cours. J'aurais déjà dû le faire mais j'ai eu la flemme, du coup j'essaye maintenant : le premier numéro de portable n'est plus attribué, le deuxième est à une personne qui ne sait pas qui est Paul, et sur le troisième, je tombe sur le répondeur de la Maison des Réfugiés et Apatrides (?). Bon. Paul n'est pas venu depuis trois jours. Je vais voir le CPE, le principal adjoint, personne n'a de numéro valable et personne ne peut donc prévenir sa mère de ses absences ni de son attitude - elle n'est d'ailleurs pas venue à la réunion parents-profs, car comme tant de parents, j'imagine que son enfant ne l'a pas mise au courant. On finit par décider de lui envoyer une lettre pour fixer un rendez-vous. Après ça, j'ai tout juste le temps de reprendre les notes de participation des 50 élèves de mes deux premières heures et d'aller dans ma salle pour recaler Pronote sur mon ordinateur, ouvrir l'image à projeter sur le mur et caler mon CD pour la compréhension orale avant que ça sonne.


11h30
Même chose qu'au dernier cours, sauf que cette fois-ci je réalise en plein cours qu'une de mes élèves s'est écorché l'intérieur du poignet (j'apprendrai plus tard qu'elle l'a fait avec la lame de son taille-crayon, qu'elle a démonté. C'est une élève qui, la semaine dernière, est restée avec moi après le cours pour me demander ce que ça changerait pour les gens si elle mourait). Je continue à faire mon cours, je lui dis tout bas de venir me voir à la fin de l'heure. 
Une bonne partie des élèves participent pas mal, sauf que cette image de chien-robot japonais les surexcite, ils l'ont vu à La Grande Récré, en plus il est pas cher, ils le veulent, du coup c'est difficile de les forcer à parler anglais et pas entre eux et en français. Mais j'arrive à peu près à les canaliser, le cours se passe pas mal, ça leur plait. 
Ils sont en 3ème et, grande victoire : aujourd'hui je leur apprends les mots "expensive", "cheap" et "to cost" pour dire : "It costs 8 pounds. It is not expensive. It is cheap". (Oui je sais c'est dramatique mais vous n'imaginez pas à quel point je suis heureuse de leur avoir appris un truc aussi essentiel). 


Bien sûr comme toujours Julien me provoque, il refuse de noter sa leçon, allonge les jambes sur la chaise de devant, les enlève quand je lui dis de le faire puis les remet aussitôt, écrit Fuck sur son cahier en gros au lieu de faire son exo, etc. Mais bon, je respire, je laisse couler, je me concentre sur les autres. A la fin il me rend sa fiche de participation : il s'est mis un 4/4 parce qu'il aurait "beaucoup participé" et "pas bavardé du tout". Je lui dit qu'il doit plaisanter, qu'il n'a pas participé une seule fois et qu'il a au contraire pas mal bavardé. Evidemment il monte sur ses grands chevaux, me dit qu'il a levé la main quatre fois mais que bien sûr je vais lui mettre un zéro comme d'habitude parce que je le déteste et c'est tout. Je lui dis calmement que lever la main en cours pour me demander en français ce qu'il faut faire à un exercice ou pour me faire remarquer que j'ai oublié un mot dans la leçon, ça n'est pas participer. Il grommelle, dit qu'il va se plaindre à son père, puis part, furieux. 


12h30
Les cours du matin sont finis. Je garde Manon dans ma classe pour parler de ce qu'elle s'est fait au poignet. Elle me dit qu'elle n'a plus envie de vivre. Que non, elle n'inquiète pas ses parents du tout. Que sa mère n'arrête pas de lui reprocher qu'ils sont fauchés à cause d'elle et de tous les spécialistes qu'ils sont obligés de payer pour elle (Manon a une sorte de retard mental) et que si elle continue à les emmerder avec ses histoires de suicide, ils vont la foutre à la DASS. Elle pleure. Je suis super mal. Je lui dis que si c'est vrai c'est horrible, je lui demande ce qu'on peut faire, que je sais que l'infirmière a déjà appelé ses parents. Je suis démunie, je lui mets la main sur l'épaule, je lui demande comment ça se passe avec son père, si elle veut que j'appelle son père, et puis y a des élèves qui font les cons et tapent sur les murs dans les couloirs alors je dois sortir les calmer et les envoyer à la cantine, et je dis à Manon qu'elle doit aller à la cantine mais qu'on en reparle, et j'ai faim mais je cours voir la principale pour lui en parler, et elle appelle l'infirmière encore une fois, et je vais m'acheter un sandwich vite fait.
Je me pose enfin, je papote avec des collègues :
Corentin : "Anis m'a dit d'aller niquer ma race, tout à l'heure. Il me prend pour plus sportif que je ne suis. Parce que toute ma race, quand même, ça va faire du monde !".
Je fais quelques photocopies pour l'heure suivante, j'essaye de finir de corriger un de mes quatre paquets de copies. 

14h00
Encore une heure de cours comme les précédentes. Rien à signaler. A part que :
1) j'ai le malheur d'écrire au tableau le dos tourné et que deux trois élèves en profitent pour chantonner sauf que je peux pas les punir parce que je sais pas qui c'est,
2) Jacques (encore un élève avec un léger retard mental) fait une sorte de crise de nerfs parce qu'il a confondu Ireland et Iceland (à chaque fois qu'il se trompe il devient tout rouge, il prend sa tête dans ses mains en tremblant et on arrête un peu le cours pour le rassurer), 
3) Yossrah part en plein cours en claquant la porte alors que je viens de lui dire que non, je ne l'autorise pas à quitter la salle car je doute que ça soit, comme elle le prétend, "une question de vie ou de mort" (Yossrah demande à quitter le cours pour une question de vie ou de mort à peu près un jour sur deux). 


15h00
J'ai fini les cours. Je vais voir la principale pour lui parler du cas de Julien, avec qui j'ai déjà eu de sérieux problèmes en début d'année, et qui a récemment triché à son interro sauf qu'il prétend le contraire, et continue à me manquer de respect et à me provoquer cours après cours, à dormir sous mes yeux, à bavarder, à refuser de travailler et à crier à l'injustice quand je ne lui mets pas 4/4 de participation (il a déjà été viré pour son attitude, on n'en est plus aux heures de colle), bref elle propose qu'on le reçoive ensemble mais pas avant une demi-heure, et est-ce que je veux bien briefer la nouvelle qui vient d'arriver en attendant ?
Donc je passe une demi-heure à essayer de briefer et de rassurer une jeune nana en panique avant d'aller chercher Julien en maths, et de passer vingt minutes à écouter la principale l'engueuler. Puis il sort, je sers la main à la principale, je la remercie. Julien m'attend dehors : "Qu'est ce que vous voulez à la fin Madame ? Passer pour une victime c'est ça ?", et je le regarde sans rien dire. Je ne réponds même plus à ses attaques, il m'épuise. 
N'empêche qu'il est certainement la raison pour laquelle je ne suis pas allée travailler aujourd'hui.
Trop, c'est trop. 

16h00
Je quitte le collège pour aller prendre le RER. Dans une petite heure, je serai enfin chez moi tranquille avec mon chat et mon bol de céréales. Je pourrai regarder un épisode de série quelconque pour oublier avant d'aller faire des courses pour ce soir. Sauf que je ne peux pas vraiment me détendre parce que j'ai encore la tête pleine de ce qu'il s'est passé aujourd'hui, et je repense à toutes les contrariétés, à toutes les attaques, à ce que j'ai fait, à ce que j'aurais dû faire, à ce que je devrai faire demain pour arranger les choses, et puis j'ai encore trois paquets de copies à corriger, et je dois encore vérifier les notes de participation des élèves avant que ça me sorte de la tête, et puis il faut que je remplisse le cahier de texte en ligne et que je m'assure que tout est prêt pour demain. Demain, dernier jour avant les vacances. Thank God. 



J'y suis pas allée le lendemain.
C'est pas sérieux, je sais.
En plus d'être super stressée et fatiguée, je me sens minable.
Mais putain, j'ai tellement besoin de vacances.