mercredi 18 novembre 2015

Il est cinq heures. Paris.




Bon. Je vais faire un post.
Essentiellement pour moi, parce que je ne suis pas sûre que ça serve à grand chose.
Pas que mes posts servent à grand chose de manière générale, cela dit.
Je ne pense pas que le fait de raconter que j'ai vomi sur les Stan Smith d'un mec fasse particulièrement avancer la société.
Mais bon. Bref.
Je vais faire un post.

Je ne sais pas très bien par où commencer.
Peut-être par ce qu'il m'est arrivé à moi vendredi soir.
Pas que ça soit révélateur de quoi que ce soit ou très intéressant, j'ai vécu la même chose que beaucoup de gens, rien d'héroïque, rien d'épique, rien de tragique non plus, mais bon, c'est un témoignage comme un autre. 

Vendredi soir, c'était l'anniversaire de la mort de ma mère.
Ca ne regarde personne mais bon voilà, après tout je ne suis pas tellement réputée pour ma pudeur, donc voilà : le 13 novembre c'est l'anniversaire de la mort de ma mère.
J'ai passé la soirée en famille avec mon père, mon frère et ma belle-mère à picoler et à rigoler, et c'était émouvant parce que c'était la première fois qu'avec mon père et mon frère on en parlait vraiment. Pas de la mort de maman, bien sûr. La mort de maman n'est pas un sujet tabou. Mais du fait qu'elle était morte le jour-même. 
Ca fait 24 ans aujourd'hui qu'on ne dit jamais rien le 13 novembre. Ce n'est pas un jour où je vois ma famille, et si jamais on se voit (quand j'étais plus jeune, on se voyait par la force des choses parce qu'on habitait ensemble), on n'en parle pas. Vendredi dernier, c'était la première fois qu'on abordait le sujet, la première fois qu'on s'avouait qu'on était au courant qu'on était le 13 novembre et qu'on savait que le 13 novembre, c'était la mort de maman.
Ca n'était pas une soirée de pleurs et de recueillement du tout. On n'est pas du genre à se retrouver à date fixe pour pleurer. C'était une soirée normale. Une chouette soirée en famille à papoter, bien manger, boire du bon vin. C'était chouette. C'était juste une soirée émouvante. 
On n'a pas allumé la télé. On n'a pas écouté la radio. On n'a pas consulté nos portables. On était seuls dans notre bulle avec nos souvenirs, nos histoires de famille, notre amour les uns pour les autres et nos bouteilles de Pink Flamingo.
Puis à 22h j'ai pris le métro pour rentrer chez moi, et c'est là que ça a commencé. Que j'ai su.
A l'avenir, le 13 novembre ne sera plus jamais une date qu'on pourra passer sous silence. 
A l'avenir, malheureusement, nous ne serons plus la seule famille endeuillée en silence le 13 novembre. Parce que vendredi dernier, pour 130 morts, combien de centaines de personnes endeuillées, combien qui ont perdu un père, une mère, un frère, une soeur, un fils, une fille, une ou un ami, une cousine, un cousin, un amoureux, une amoureuse ? 
J'en suis malade. J'en crève de douleur pour eux.

Je vais bien. Je n'ai perdu personne. J'ai fini la soirée seule chez moi à écouter France Info, très sonnée, un peu tremblante, scotchée à mon portable et à Facebook pour échanger avec mes proches, m'assurer que tout le monde allait bien, rassurer les gens sur le fait que j'allais bien.
C'est comme ça que ça a commencé. J'étais encore dans le métro quand MoMa m'a écrit de Berlin pour savoir si j'étais en vie. Sur le coup, je vous avoue que j'ai pas bien compris.
Ensuite, je me suis laissée prendre dans le tourbillon des échanges de textos, les "Tu vas bien ?", "Je m'inquiète", "Donne moi des nouvelles s'il te plaît", "Ouf", "Merci", "Je suis tellement soulagée", "Reste où tu es", "Je pense à toi", "Je t'aime". 

J'ai eu tellement, tellement peur pour mes proches.
Parce que comme tant de gens l'ont déjà dit, ceux qui étaient visés, c'étaient les jeunes adultes bobo qui vont boire des coups dans le 10ème et le 11ème à Paris le vendredi soir, à savoir moi et mes amis. Apparemment, on a désormais un nom. On serait "la génération Bataclan". 
Ca a eu lieu là où on habite, là où on sort, là où on vit. 
La rue Bichat, la rue de Charonne, la rue de la Fontaine au Roi, la rue Amelot, c'est chez nous. C'est des lieux de notre quotidien, des lieux de notre histoire, des lieux qu'on connaît par coeur.
Vendredi soir, c'était nous et les nôtres, très précisément, qui étions visés.
Ca ne m'était jamais arrivé.

"It means very little to know that a million Chinese are starving unless you know one Chinese who is starving," disait Steinbeck.
En France, on appelle ça la loi "mort-kilomètre", celle qui dit qu'un seul mort à un kilomètre de toi te touchera autant voire davantage que mille morts à mille kilomètres. Celle qui dit que tu es plus bouleversé par un fait divers dans la Drôme que par un massacre en Syrie, parce que tu t'identifies davantage aux victimes.
Ce week-end, j'ai entendu des gens déplorer la réaction des français, qui réagissent comme s'ils apprenaient tout juste l'existence de Daesh : comme si l'horreur ne faisaient que commencer. J'ai entendu des gens dire qu'il était regrettable que notre effarement et notre indignation actuels soient si éloignés de notre semi-indifférence face aux attentats précédents et au quotidien des Syriens.
Il est vrai que ce n'est pas le premier attentat cette année. Depuis les attaques de janvier, il y a en effet eu Le Bardo à Tunis (22 morts), puis Sousse (encore en Tunisie) (38 morts), puis Suruç (Turquie) (33 morts), puis Sadr City (Irak) (90 morts), puis Ankara (97 morts), et dernièrement Beyrouth (43 morts). Ca ne nous a pas mis à ce point dans tous nos états. C'est vrai.
Mais en même temps j'ai envie de dire que putain heureusement , parce que je peux vous assurer que si j'étais aussi mal dès qu'il y a une attaque à la bombe dans ce bas monde, je ne ferais pas long feu.
Donc oui, j'avoue, j'ai déploré la mort de tous ces gens (quand j'étais au courant) mais je ne les ai pas pleurés comme je pleurs aujourd'hui les victimes des attentats de vendredi, que je ne connais pourtant pas davantage. Parce que vendredi, les attentats, c'était tout près de chez moi.
C'est certainement répréhensible, mais qui oserait prétendre échapper à cette loi ? On est tous pareil.

Jamais mon quotidien n'avait été attaqué de façon aussi directe.
J'avais un copain au Bataclan qui s'en est sorti mais a vu des choses que je n'ose même pas imaginer, et j'ai des copains qui avaient des copains au Bataclan ou en terrasse et qui eux, malheureusement, y sont restés.
BB, qui habite à deux pas, a vu des gens couverts de sang courir sous ses fenêtres, puis des flics arriver de partout. Elle a vu l'explosion, comme une éclair dans le ciel.
Depuis, ma page Facebook ressemble à une rubrique nécrologique. Les gens enterrent leurs morts.
Ce soir-là, au Petit Cambodge, à la Terrasse de la Belle Equipe, c'aurait pu être n'importe lequel d'entre nous. C'était nous. Pas vendredi soir, mais d'habitude c'est nous. Mes collègues, mes amis, les amis de mes amis, les amis de mes collègues, les collègues de mes amis, leurs familles, les amis de leurs familles... On se rend compte au fur et à mesure des heures à quel point Paris est petit, à quel point on est effectivement tous liés à seulement quelques personnes d'intervalle, à quel point on avait tous des amis au Bataclan, à quel point on vit tous dans un mouchoir de poche. 
C'était très près et c'était très réel.

Le Bataclan, c'est là que je suis allée voir mon premier concert : c'était le concert de Suede le 22 novembre 1994. J'avais 13 ans. C'est aussi là que je suis allée voir mon deuxième concert : Oasis, le 20 avril 1995. J'avais toujours 13 ans. (Cette année de mes 13 ans, maintenant que j'y pense, c'était aussi l'année des premiers attentats islamistes à Paris). C'était juste après la sortie du Péril Jeune - à cette époque où on connaissait tous le film par coeur et où certains s'amusaient à répondre "14%, monsieur" à n'importe quel prof qui nous demandait de répéter ce qu'il venait de dire - et je me souviens que Romain Duris était arrivé à vélo devant la salle à la sortie du concert et que toutes les petites nanas avaient crié "Ah y a Thomasi !!!" et s'était jetées sur lui. D'ailleurs, à propos du Péril Jeune, cette image me semble de circonstance :

                                                        
C'était il y a 21 ans.
J'étais à peine pubère et je commençais déjà à traîner dans Paris et à fréquenter ces rues que je n'ai jamais quittées. Je ne m'attarderai pas sur les différentes histoires et anecdotes qui peuplent toutes ces rues et ces terrasses dans nos esprits à tous, ce que signifient pour moi et mes amis ces lieux où depuis des années on boit des coups, on rit, on pleure, on roule des pelles, on tombe amoureux, on se fait larguer, on danse, on chante, on se la raconte et on paye nos tournées... Je n'y passerai pas cent ans, vous voyez bien l'idée.
Et donc, comme Titiou Lecoq le disait ce matin (je suis sur ce post depuis samedi, mais je l'écris lentement : je le réécris, j'ai du mal à écrire, j'ai peur de dire des conneries, j'ai besoin de faire des pauses régulièrement pour m'aérer l'esprit), comme Titiou le disait elle-aussi ce matin, donc, j'ai beau n'avoir pas vécu les faits et n'avoir perdu aucun proche, je me sens très mal. Anormalement mal.
Et je m'interroge.
Est-ce que je réagis aussi violemment parce qu'on est à la mi-novembre et que je suis toujours plus sensible et déprimée à la mi-novembre ?
Est-ce que c'est parce que je passe trop d'heures par jour à lire les informations et que donc je me plombe le moral parce que ça me fait vivre les attentats et le deuil des proches de victimes par procuration ?
Est-ce que c'est parce que je suis une pauvre hystérique ?
Parce qu'il me semble que rien ne justifie que je me mette dans un état pareil : ça n'était pas moi.
Et pourtant ça fait aujourd'hui cinq jours que je ne suis bonne à rien, cinq jours que je ne pense qu'à ça, cinq jours que je suis mal et larmoyante.
Lundi matin, quand je suis arrivée devant mes élèves à 8h et que j'ai voulu commencer à parler, j'ai pleurniché. Ils se sont immédiatement tous attroupés autour de moi pour me demander, catastrophés, si j'avais perdu quelqu'un. Une heure plus tard, la classe suivante m'a encore posé la même question en voyant ma mine défaite : "Oh mince madame, vous avez perdu quelqu'un ?" A chaque fois, je leur ai fait la même réponse : Non. Non, je n'ai perdu personne.
Alors pourquoi est-ce que je pleurniche ?
Qu'est ce que c'est que ce cinéma ?

A côté de ça, Achille - le mec que je vois en ce moment - se sent coupable de ne pas ressentir davantage. A le sentiment d'être insensible.
J'imagine qu'aucune réaction ne semble appropriée.
Rien ne semble approprié.
D'ailleurs je ne suis même pas sûre que ce que je dis ici soit approprié. Que ce post soit approprié.
Je suis comme tout le monde. Je suis un petit peu larguée.

Le retour en classe a été difficile. On est tous arrivés lundi matin un peu tremblants, un peu sonnés.
La principale nous a accueillis en salle des profs à 7h30 et on a un peu parlé de ce qu'on allait dire et de ce qu'on allait faire pour la minute de silence mais c'était rapide, confus, on était tous un peu hagards, et inquiets pour un collègue qui pleurait doucement dans son coin.
Après ça, à 8h, on a été lâchés devant nos élèves sans trop de préparation digne de ce nom - comme en janvier - et avec pour consigne essentielle de les laisser s'exprimer parce qu'ils en auraient besoin.
Or, il s'est avéré très vite que les élèves allaient beaucoup mieux que nous.
Nous, on étaient comme des zombies à bafouiller et à se tordre les mains. Eux rigolaient entre eux comme n'importe quel autre jour. Sûrement parce que pour eux, ces lieux ne signifient rien. Ils ne s'identifiaient pas autant que nous. Ce n'était pas chez eux.
Pour la plupart d'entre eux, c'était un événement important, mais ça n'allait pas changer leur vie. (Sauf si bien sûr il fallait fermer tous les établissements de France ou du moins d'Ile de France pour les protéger, ce que certains se sont évidemment empressés de conseiller). Ils n'avaient pas l'air vraiment tristes ni vraiment effrayés, ils avaient surtout l'air de ne pas très bien comprendre.
Quand j'en ai parlé en classe, la grande majorité de mes élèves ont été extrêmement calmes, attentifs et respectueux. Parce que le sujet les intéressait, évidemment, mais aussi - et je l'ai réalisé avec stupéfaction - par respect pour moi. En effet, certains sont venus me voir à la fin de l'heure pour me dire que les quelques élèves qui avaient bavardé et parfois ri entre eux pendant le cours les avaient choqués parce que "C'est un manque de respect alors qu'on sent que c'est important pour vous".
Pour vous.
Pour eux, c'était choquant parce que c'était un manque de respect pour ma peine.
Ca m'a fait drôle.

Depuis lundi, donc, j'ai du mal à faire cours. Donc les deux premiers jours, j'ai parlé des attentats.
Je pensais qu'en parler avec eux mardi serait inutile parce qu'ils auraient déjà passé la journée de lundi à le faire mais il s'est vite avéré que très peu de profs avaient voulu en parler. Parce qu'ils ne se sentaient pas compétents ou ne voulaient pas alimenter la psychose et/ou redire ce que leurs collègues avaient certainement dit avant eux. Certains voulaient laisser ça derrière eux, reprendre une vie normale, avancer dans le programme.
Je les comprends. Chacun réagit différemment. Moi, clairement, j'étais incapable de faire cours.
Alors j'ai parlé avec les élèves. Longtemps. Et je leur ai demandé d'écrire des textes, en anglais ou en français, ou de faire des dessins. Parce que c'est plus facile de s'exprimer en privé que devant toute la classe, et parce qu'il faut un peu de temps pour pouvoir organiser sa pensée. Et puis à la fin de l'heure j'ai tout ramassé. Certains de leurs textes et images seront peut-être publiés dans le journal du lycée. On verra.
Je ne sais pas si ça leur a fait du bien. Certains, très clairement, n'étaient pas inspirés : "Mais vous voulez que je dise quoi ? Je dormais, moi, vendredi soir, j'étais pas au courant, et puis j'ai passé un week-end normal, quoi, ça va pas changer ma vie". D'autres l'étaient beaucoup plus et ont écrit des textes très émouvants et/ou ont fait de super dessins.
Je ne sais pas si ça leur a fait du bien mais ça m'a fait du bien à moi, ça c'est plus que certain. Ils ont écrit des trucs bateaux, corny, prévisibles, tout ce que vous voudrez... mais quand même, moi j'ai trouvé ça beau. (C'est peut-être parce que je suis en état de choc).

Voici quelques unes de leurs productions (j'espère qu'elles vous feront du bien aussi).

Des dessins, d'abord :

Lisa, 2nde.
Reda, 2nde.
Le dialogue, si vous n'arrivez pas à le lire :
Le terroriste : Je comprends pas. On n'a pas bu d'alcool, on n'a pas insulté Allah...
Le diable : Ni mangé de porc, petit...

Alan, 2nde.
Le diable dit aux terroristes : Vous vous attendiez à quoi ?


Lola, 2nde
Les terroristes cassent la Tour Eiffel en deux et les gens se portent les uns les autres et forment une pyramide pour la soulever et l'empêcher de tomber.
                          

Elia, 2nde
Un djihadiste lit le Coran à l'envers.
"Ne confondez pas ces personnes avec des musulmans".

Abdesalam, 2nde.

Encore Elia, 2nde.
"Ils ont essayé de nous enterrer.
Ils ne savaient pas que nous étions des graines".
Proverbe mexicain.

Puis des textes :

"(...) Je trouve que c'est bien d'en parler en cours, car c'est mieux d'en parler avec des professeurs que d'écouter les médias car ils ne disent pas la vérité, il ne faut pas les écouter. (...)"
Tristan, 2nde.
(C'est bien la première fois qu'un élève préfère m'écouter que de regarder la télé). 

"Les attentats de vendredi ont été un choc,
J'ai tout appris samedi matin, en bloc.
Il y a eu atteinte à la sécurité,
Il y a eu des morts et des blessés.
J'ai une amie qui était au stade,
Elle a été blessée, franchement, quelle rigolade...
Et pourtant aujourd'hui on généralise,
On ne parle que de Paris et pourtant on s'enlise.
Beaucoup veulent jouer au président,
Mais voyons la réalité en face, nous sommes encore enfants.
La violence résout à la fois tout et rien,
Est confondue la limite du mal et du bien,
Tout n'est ni tout blanc ni tout noir.
On ne cesse d'en parler, nous ne pouvons oublier,
Que notre capitale a été gravement touchée,
Et pourtant il faut garder espoir.
Nous ne devons pas abandonner, 
Un jour reviendra la paix,
Cette troisième guerre mondiale ne fait que commencer,
Alors restons forts, pour toujours et à jamais".
Florence, 2nde.

"Le vendredi treize est un calvaire.
Un bruit troublant et attaquant sème la misère.
Quinze, trente, puis cent-vingt morts.
Pourquoi tous ces corps ?
Ces assassins ont eu tort.
Nos coeurs qui saignent de douleur
Nous appellent à la rancoeur,
Ce n'était point l'heure de ces personnes,
O quel malheur.
France, ma triste France.
Assemblons nous pour la résistance, 
Et nous vaincrons par notre persévérance".  
Elodie, 2nde.

"Ce samedi une tragédie s'est produit
Des milliers de français en deuil
Ce jour-là des personnes mal intentionnées ôtaient des vies
Durant cette saison où le sol était couvert de feuilles"
Signé : Farès de la Fontaine.
Farès, 2nde.

"(...) Je me demande énormément de choses. Mes questions n'ont pas toujours de réponses mais cet événement fait prendre conscience selon moi de la chance qu'on a d'être à [ville de banlieue où se trouve mon lycée]. Au milieu de tant de différences, de cultures et en même temps de beaucoup de points communs. Et cette beauté là je suis persuadée qu'aucun terroriste ne peut nous l'enlever. (...)"
Pénélope, 2nde.

Evidemment, il y a certains élèves qui ne se sentaient pas concernés et semblaient simplement excités par le côté fait divers sanglant, mais dans leur immense majorité ils ont été très bien. Je redoutais les cours de lundi mais ça n'avait rien à voir avec janvier. Il n'y avait plus un seul élève pour me dire que les victimes l'avaient cherché ou qu'on les avait tuées pour défendre l'honneur de l'Islam et des musulmans. Et puis je suis en lycée, et mes élèves sont plus mûrs. Nettement plus mûrs. Mes collégiens ne faisaient pas bien la différence entre réalité et film d'action et avaient les yeux qui brillaient dès qu'il était question de flingues, de morts et de sang. En lycée, c'est différent.
Evidemment, tout n'a pas été parfait. Comme quand j'ai parlé du fait qu'une photo de la boucherie du Bataclan avait été publiée et republiée sur internet mais qu'il était désormais officiellement interdit de la publier dans la presse et que Facebook s'appliquait à l'effacer dès qu'elle apparaissait : 1) plusieurs élèves à moi se sont immédiatement exclamés qu'ils l'avaient vue, voire partagée, comme si c'était normal, 2) l'une d'entre eux s'est écriée "Ah madame vous l'avez pas vue ?!" (un peu sur le même ton que prenaient mes collégiens l'année dernière quand je leur disais que j'avais pas la télé) avant de me fourrer son portable sous le nez. Avec la photo. Cette fameuse photo d'abattoir que je ne veux pas voir. J'ai heureusement détourné les yeux suffisamment vite pour ne rien distinguer de précis. Sa réaction : "Mais madame c'est de l'information !"... Crétine.
Cela dit, dans l'ensemble, tout s'est très bien passé : aller au lycée et parler à mes élèves m'a fait du bien. Rien à voir avec janvier dernier, où mes échanges avec mes collégiens avaient simplement achevé de me plomber. A l'époque, en écoutant mes élèves, j'avais parfois eu l'impression que le monde s'écroulait sous mes pieds... J'y avais peut-être été plus utile que je ne l'ai été ces derniers jours, mais ça avait été dur. Très dur. Ces jours-ci, au contraire, les réactions de mes élèves m'ont plutôt portée. M'ont rassurée. M'ont apaisée. Et ça, c'est énorme.

Ce qui m'a apaisée aussi, ce sont les différentes choses que j'ai lues sur le net et qui, entre deux articles et émissions de radio, m'ont fait rire.


D'abord évidemment la vidéo de John Oliver, que tout le monde a vue, et que j'ai moi-même regardée une vingtaine de fois samedi après-midi, en boucle, tellement je la trouvais cathartique :




Et puis il y a eu ces tweets :

Flash: Les agences de notations dégradent la note du monde qui passe ainsi de "monde de merde" à "monde de merde de merde".

On devrait prêter Guéant et Balkany à Daesh. Dans 6 mois les caisses sont vides.

Surtout n'avertissez pas Morano que la minute de silence est terminée !

Dans son communiqué, Daech appelle Paris "la capitale des abominations et de la perversion". La flatterie ne les mènera nulle part.

Moi je dis faut envoyer Pascal le grand frère en Syrie : un parcours d'accrobranche et c'est réglé.

Si boire des coups, aller au concert ou au match, ça devient un combat alors tremblez, terroristes! Parce qu'ON EST SURENTRAÎNÉS !!!

Et ma préférée :

Toi le touriste qui tente de profiter de l'état d'urgence pour rester à gauche dans les Escalators, sache que les parisiens ne lâchent rien. 

Bref, la vie reprend.




On est encore sous le choc, on est encore fébriles, et ceux qui ont perdu quelqu'un vont évidemment souffrir encore pendant un long moment quand déjà les autres auront repris leurs esprits, mais -  doucement mais sûrement - tous, on retourne au boulot, on reprend le métro, on retourne boire des coups. On recommence même à faire des blagues ("Celui qui s'est fait exploser tout seul au stade de France, ça devait être un belge").
On réinvestit la ville.
Petit à petit, on va finir par réussir à parler d'autre chose. On va recommencer à lire des livres, à regarder des films et des séries, et bientôt, plus vite qu'on ne le croit, on recommencera à sortir faire la fête sans avoir le sentiment que la moindre gorgée d'alcool et la moindre chanson sont un cadeau de ciel et un hymne à la vie.
On va de nouveau oublier la chance qu'on a d'être encore là, et la chance qu'on a d'avoir nos amis à nos côtés. On va recommencer à se plaindre de devoir aller bosser demain, d'avoir froid, d'avoir mauvaise mine et d'être trop pauvre pour pouvoir se payer un week-end au ski. On va recommencer à faire chier nos parents comme s'ils étaient éternels. Bref, on va recommencer à vivre sans y penser.
Et c'est bien. C'est comme ça que ça doit être.
On va redevenir des petits cons pourri-gâtés. Ces privilégiés qui sortent le soir pour s'éclater, boire, rire, chanter et danser avec leurs amis, en public, en sécurité et en toute liberté, et ce sans même être reconnaissants, et même on se permettra de ronchonner, parce qu'il fera moche, qu'on aura mal aux pieds dans nos nouvelles pompes et que vas-y fait chier il/elle nous aura toujours pas rappelé(e) - chienne de vie. Et puis très vite les autres pays du monde vont recommencer à nous trouver aussi imbuvables que les vins qui ne viennent pas de chez nous. Les choses vont rentrer dans l'ordre.
Vous verrez : ce sera chouette.
Vivement.




PS : Je m'excuse si vous trouvez cette reprise tellement nulle qu'elle vous fait perdre tout espoir en l'avenir de la France - voire de l'humanité. (Moi je l'aime bien. Je la trouve euphorisante).

Si vous préférez, je finis avec la lettre à Daesh de Simon Casteran. Parce qu'elle est bien.