mardi 14 mai 2013

Gangsta's paradise

 Hey, kids, leave them teachers alone.

 


Avant les vacances, j'ai été malade pendant une bonne dizaine de jours. Je ne suis d'ailleurs pas encore complètement guérie, rapport à ce vieux temps tout pourri.
A ce propos, je pense que je me suis un peu avancée en annonçant dans mon dernier post l'arrivée imminente de l'été. Force est de constater qu'il n'en est rien.
En fait, je crois que cette année, on a décidé de nous sucrer le printemps et l'été.
C'est la crise, vous comprenez. Mesure d'austérité, tout ça.
En même temps, ça a du bon. Pensez aux bonshommes de neige, quoi !

Du coup, hier, jour de rentrée des classes, j'ai retrouvé mes petits élèves, que je n'avais pas vus depuis trois semaines, et aussi mes collègues chéris, qui m'avaient bien manqué.
Je garde à ce propos un souvenir ému des messages qu'ils m'ont envoyés pendant ma convalescence, et tout particulièrement de ceux d'Eloi 1er, qui s'est acharné à m'envoyer des images de chatons en train de faire de la moto pour me soutenir dans ma douleur.
(Aux grands maux les grands remèdes).

A peine arrivée, j'ai eu le plaisir d'apprendre qu'en mon absence, mes petits sixième, très inquiets de mon sort, m'avaient tout bonnement donnée pour morte.
Apparemment, ne me voyant pas revenir en cours, ils avaient imaginé (ou entendu dans les couloirs) que j'étais tombée dans les escaliers, que je m'étais cassé les deux pieds, que je m'étais ouvert le crâne, et que j'étais dans le coma. (J'ai senti qu'on me voulait du bien).
Une autre rumeur, cela dit, racontait que j'étais aux Bahamas. 
Je leur ai dit que c'était vrai : j'étais bel et bien dans le coma, oui, mais aux Bahamas.
Ils ne m'ont pas crue. 
Cela dit, ils avaient apparemment vraiment imaginé que j'étais dans le coma. Ils m'ont même affirmé que, pour l'occasion, ils m'avaient acheté des cadeaux. Ce qui m'a beaucoup touchée.
Même si :
1) que diable voulaient-ils que je foute avec des cadeaux en étant dans le coma ?
2) comme je n'étais finalement pas dans le coma, ils ont sournoisement décidé de garder leurs cadeaux pour eux. (Ignobles petits être perfides).

Pendant mon absence, ils avaient évidemment beaucoup demandé à Isidor comment j'allais et quand je revenais, "puisque vous la voyez tous les soirs à la maison".
Isidor et moi sommes en effet désormais un couple "connu" dans l'établissement.
Cela dit, la rumeur veut que j'aie également une liaison avec Alf. Peu avant ma "disparition", on m'aurait en effet aperçue en train de l'embrasser à pleine bouche dans la rue !  (Cette madame Mosby bouffe à tous les rateliers, ma parole !).
Comment le savons-nous ? Parce qu'il y a un mois environ, une élève l'a traité de salaud avant de lui dire que c'était dégueulasse de tromper Carda (la prof de SVT) avec moi ! (Il s'est réjoui de cette union avec Carda, dont il ignorait tout jusqu'alors, mais qui n'était pas pour lui déplaire).
Non content de coucher avec moi et Carda, il aurait par ailleurs également une liaison avec Eloi 1er, qui a la réputation d'être un inverti depuis qu'il a répondu "Ca ne vous regarde pas" à la question "Est-ce que vous êtes gay ?".
(Il y a eu également une vague rumeur sur l'homosexualité d'Isidor, rapport à son dandyisme légendaire, mais elle n'a pas tenu, peut-être parce qu'elle aurait brisé le coeur de trop d'élèves. Il peut donc continuer à venir en cours avec des noeuds papillon assortis à ses chaussettes sans être inquiété, et ce simplement parce qu'il est tellement beau que quand tu le vois tes jambes te lâchent. La vie est injuste). 
Alf : "Moi ça me convient assez, comme version des faits, honnêtement. Je préfère qu'ils pensent que je suis un partouzeur bisexuel adultère plutôt qu'ils connaissent la sombre vérité, qui est que je n'ai pas baisé depuis un an et deux mois... Non parce que dans la vraie vie j'ai tout donné pour avoir Bayane, mais rien à faire ! J'ai même été jusqu'à débarquer chez elle avec une bouteille de Crozes-Hermitage et le DVD de Ratatouille !! Plan drague ULTIME. Mais non..."
Ravi de sa nouvelle réputation de gros vicelard, il m'a demandé de ne pas démentir : "Ou alors d'accord, tu leur dis qu'on n'est pas ensemble, mais tu ajoutes que c'est juste un plan cul, ok ?".
On vibre, dans le 93.

 Moi, Carda, Alf, Isidor, Eloi 1er, et... attendez... 
Une troisième concurrente ? 
C'est qui cette pute ?

Du coup, je me suis demandé si les élèves avaient recoupé les informations et en avaient déduit que je n'étais pas tombée dans les escaliers toute seule, mais que Carda m'avait poussée.
Est-ce qu'ils ont également imaginé que, comme toute actrice des Feux de l'Amour qui se respecte, j'étais tombée dans les escaliers enceinte et avais donc dûment perdu le bébé ?
Auquel cas une question me taraude : de qui étais-je enceinte ? D'Isidor ? D'Alf ?
Quoique si ça se trouve, en fait, je n'avais jamais été enceinte et j'avais tout inventé.
Ou alors je n'ai pas perdu le bébé, mais on ne le découvrira que dans plusieurs épisodes.
Et qu'est-ce que je faisais aux Bahamas, d'ailleurs ?
Je brûle de connaître la suite.

Que de rebondissements.
Tout ce sexe débridé, chers lecteurs, c'est sûrement pour nous remettre des vexations permanentes liées à notre fonction. Oui, car le reste de notre quotidien, voyez-vous, manque un peu de glamour.



Avec la rentrée, on a aussi retrouvé :
1) les élèves qui refusent de faire un exercice parce qu'il n'est pas noté et qu'ils ne veulent pas "utiliser leur cerveau pour rien" (full quote).
2) les élèves qui, quand tu les colles, menacent de ne pas venir et font les malins devant les autres mais qui, ensuite, restent après le cours pour tenter de te faire annuler ta sanction en versant des grosses larmes de crocodile. (Tu peux te brosser, chaton).
(Quand tu refuses, ils repartent d'ailleurs souvent en gueulant et en claquant la porte, un peu comme ces mecs qui te traitent de grosse pute dans la rue juste après t'avoir appelée "ma princesse", juste parce que tu as refusé de leur tailler une pipe pour les remercier de leur galanterie).
3) les élèves qui refusent de jeter leur chewing gum, de sortir leurs affaires, d'enlever leur manteau, de noter leur leçon, de se taire, et qui, quand tu les rappelles à l'ordre, s'offusquent que tu viennes "leur casser les couilles dès le matin".
(Auquel cas tu dois être doté d'une grande paix intérieure pour te retenir de leur planter ton feutre dans l'oeil et de les étouffer avec le chiffon qui te sert à essuyer le tableau avant de leur casser ta chaise sur la tête).
4) les élèves qui refusent de sortir quand tu veux les virer, et te font donc perdre dix minutes alors qu'ils ont déjà pourri le plus gros de ton cours, puis qui finissent par quitter la salle en claquant la porte (encore) (le collégien du 93 est une drama queen finie) et (option facultative mais fortement conseillée) en t'insultant.
- etc. etc. etc.

Moi, cette année (contrairement aux années précédentes), je ne vis rien de tout ça (ou à la rigueur les deux premiers). Parce que je n'ai que des sixième.
En sixième, ils sont encore mignons, ils veulent encore apprendre, et ils baissent encore les yeux quand tu leur fait "booh". Ils m'appellent encore maman, ils aiment rester à la récré pour faire des dessins sur mon tableau et me raconter des blagues, c'est la belle vie.
Avec des sixième, j'ai la folle illusion d'avoir de l'autorité. (Mwahaha).
Mes collègues, en revanche, vivent ce que j'ai décrit plus haut au jour le jour.
Ce qui explique peut-être pourquoi, quand je suis arrivée en salle des profs aujourd'hui, Alf lisait "Surveiller et Punir" et Eloi 1er "Torturer dans l'Antiquité".
Ce qui explique aussi pourquoi on a tous tellement apprécié La Journée de la Jupe.




On a de la chance, cela dit.
Ca pourrait être nettement, nettement pire.
Parce que : 
1) C'est un assez bon collège, pas très loin de Paris. 
2) On est entre amis (Moi, Alf, Eloi 1er, Isidor, Carda, Esmée, Solange, Luce, Flavio, et tous les autres) (On est tous jeunes - dans les collèges difficiles du 93, on n'envoie que les petits jeunes - et on est très copains). On est ensemble. Même si ça ne durera pas.
Isidor et moi sommes les seuls à être en poste fixe.
Tous les autres apprendront en fin août où ils sont mutés pour l'année prochaine. Sachant qu'ils peuvent être envoyés n'importe où dans l'académie de Créteil, qui va du nord de Meaux au sud de Nemours.
(Ou comment passer l'été dans l'angoisse la plus totale).
3) On est soutenus par notre hiérarchie. On a un super principal, et une équipe soudée. Et ça, croyez moi, c'est rare. J'ai suffisamment d'ancienneté pour le savoir.



Anecdote :
Un jour, dans un autre collège, j'ai viré un élève qui rendait mon cours (ma vie) impossible. Après avoir longuement refusé de partir, il a rassemblé ses affaires et est venu se planter à trois centimètres de moi pour me hurler "Sa mère la pute si je reviens dans votre cours vous m'entendez ?! Sa mère la pute si je reviens dans votre cours !!" avant de cracher par terre et de partir en donnant des coups de pied dans le mur.
J'ai écrit un rapport, et quand le principal m'a reçue, il m'a dit ça : "Ecoutez Mademoiselle Mosby, je suis embêté car l'élève en question, que j'ai reçu tout à l'heure, me dit que vous mentez et que les choses ne se sont pas passées comme ça. En effet, il affirme qu'il n'a pas dit "sa mère la pute" mais "ma mère la pute" (what the fuck ?!). Il n'a donc pas insulté votre mère (?!), je ne peux donc rien faire"....
Ca se passe de commentaire.


Enseigner, c'est épuisant pour les nerfs. Surtout en ZEP. Surtout en collège.
(Les élèves vraiment difficiles ne vont pas au lycée).
Moi : Non mais peut-être que tu t'en fous de l'anglais mais t'en auras besoin pour avoir ton bac, et puis t'en auras besoin pour communiquer si tu voyages.
Mon élève : Vous pensez vraiment que je vais passer le bac ??!! Hahahaha. Et puis j'ai jamais été à Paris, madame, vous croyez que je vais aller en Angleterre, sérieux ?!


Les élèves ne sont pas du tout tous des emmerdeurs, mais il suffit malheureusement de deux pour te pourrir une classe de vingt-cinq élèves, pour te pourrir un cours, une semaine, une année. 
C'est déjà pas facile de maintenir l'attention d'un groupe de vingt-cinq adolescents et de les faire travailler : s'il y en a deux qui parlent à voix haute, rient, lancent des boulettes, voire se lèvent sans autorisation, ça peut vite devenir très pénible.
S'ils sont plus nombreux et/ou si, en plus, ils sont agressifs et ont décidé de te chercher, ça devient l'enfer sur Terre.
Devoir faire face à des petits caïds gorgés de testostérone qui en veulent à la Terre entière, affronter leur hostilité, leurs provocations, jour après jour, heure après heure, c'est très éprouvant.
On a déjà tellement à gérer sans ça. Vous n'imaginez pas.
Que tu sois épuisé, malade, ou déprimé, tu dois faire ton one man show tous les jours devant une centaine d'élèves.
Etre en état de faire cours, et avoir l'énergie de t'imposer. Toujours. Sinon ils le sentent, et ils te bouffent. Comme des charognards.


Lady V a quitté l'enseignement secondaire il y a peu. Fleur aussi.
Elise, jeune prof d'espagnol dans mon collège, a démissionné juste avant les vacances de Pâques.
Et je remplis moi aussi tous les dossiers de candidature possibles et imaginables pour partir. 
Parce que je n'aurai pas que des sixième toute ma vie.
Et que ma vocation est d'enseigner, pas de faire la police. (Je n'ai pas fait toutes ces années d'études pour finir par craindre de mourir lapidée à grands coups rageurs de bâtons de colle UHU). (Une mort lente et douloureuse fort répandue dans le corps enseignant). (On ne vous dit pas tout).

Même si, soyons honnête, certaines choses me manqueront.
Dans le supérieur, aucune élève ne sort son fer à friser en plein cours ("mais qu'est ce que ça peut vous faire, madame, il est même pas allumé !"), aucun élève ne balance des avions en papier avec écrit Air Maroc dessus, et aucun élève ne lève jamais la main pour te demander, sans crier gare, si une femme peut avoir des relations sexuelles avec une pieuvre...
Mais bon. Je m'en passerai.